Face aux menaces de tarifs états-uniens, le nationalisme repart de plus belle. Nous sommes la cible de discours nous incitant à “encourager les entreprises d’ici” et à “acheter local”. Mais si ces discours sont aussi fortement relayé par les médias traditionnels, c’est que des intérêts économiques les sous-tendent, c’est-à-dire que les compagnies canadiennes font amplement la promotion de leurs propres intérêts par le biais de ces campagnes nationalistes. D’où vient cette logique ? Que pouvons-nous faire ?
Libre-échange et libre-exploitation
Le gouvernement canadien est toujours resté aligné sur les politiques américaines et anglaises, participant aux invasions impérialistes, de la guerre des Boers à la guerre en Afghanistan, au soutien inconditionnel au gouvernement génocidaire israélien. 100 ans de telles pratiques nous ont positionné·e·s dans le bloc des dominant·e·s du commerce international. Les entreprises d’ici tirent parti des salaires de misère de l’Asie, des Caraïbes, du Mexique et de l’Afrique. C’est pourquoi les gouvernements du passé ont promu le libre-échange : on permet à nos capitalistes locaux d’investir dans des pays où les salaires sont plus bas. Ceci fait en sorte qu’une infime fraction de ce que l’on consomme est fabriquée ici : le confort matériel tout relatif dans lequel vit la classe moyenne canadienne dépend de l’exploitation beaucoup plus brutale se produisant partout ailleurs dans le monde.
Rapidement, les syndicats se sont rangés du côté du gouvernement, car l’intérêt à court terme des travailleur·euse·s d’ici n’est pas d’abolir le capitalisme. En effet, si demain matin on abolissait l’exploitation, pour nous vêtir, il faudrait reconstruire l’industrie textile qui existait auparavant à Tio’tia:ke et pour manger, il faudrait augmenter notre production alimentaire. C’est un excellent exemple : moins de 50 % de la nourriture consommée au soi-disant Québec vient d’ici, alors que 30 % des travailleur·euse·s agricoles sont migrant·e·s. En plus, nos productions ne se destinent même pas aux habitant·e·s du territoire, puisqu’il s’agit d’une industrie globalisée. Par exemple, une des exportations alimentaires principales du soi-disant Québec est le chocolat. Est-ce que vous avez déjà vu du cacao d’ici ? Nos productions ne sont qu’une courtepointe de ce qui peut être produit de manière compétitive malgré les salaires comparativement élevés que nous offrent notre position dans le système de domination international... une chance qu’on a volé et inondé des terres pour avoir de l’électricité pas chère. Le meilleur exemple est l’industrie de l’aluminium sur laquelle, déjà en 1968, dans un congrès des écrivain·ne·s noir·e·s à Montréal, Walter Rodney affirmait:
Je viens de Guyane. Alcan Jamaïque et Alcan Guyane sont des entreprises canado-américaines. Elles prennent notre bauxite [une roche qui contient beaucoup d’aluminium], elles la transforment et elles procurent aux gens d’Arvida et d’ailleurs au Canada un niveau de vie cinq, six, dix fois supérieur à celui des travailleurs noirs de mon pays (Austin 2012).
Comment, maintenant, faire des appels à la solidarité syndicale, sans qu’ils sonnent faux aux oreilles des personnes migrantes, racisées ou ayant des relations fortes avec le reste du monde ? Comme défendre une “classe ouvrière” nationale quand nos intérêts s’opposent à ceux des travailleur·euse·s du sud global, encore plus exploité·e·s ?
Redonnons sens à ce que l’on produit
Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur : les tarifs, perturbations et confrontations viennent affaiblir ces entreprises qui exploitent ici comme ailleurs. L’année a bien commencé avec le départ d’Amazon du soi-disant Québec, et d’AirBNB à Tio’tia:ke (seulement l’hiver). Bien que ces départs peuvent être difficiles pour les gens qui y travaillaient, on se doit de chasser au moins les entreprises qui ne sont pas capables de respecter la volonté de celleux qui y travaillent de défendre leurs droits collectivement. Nos luttes contre le capital et les gouvernements qui les protègent visent à faire cesser l’exploitation, c’est-à-dire à se réapproprier ici des infrastructures communautaires, coopératives et solidaires. On peut par exemple penser aux ateliers de vélo communautaires, qui mettent à la disposition de toustes des outils de réparation et un endroit pour y déposer ou prendre des pièces usagées. Ceci évite que le transport devienne une pompe à fric, au moins pour celleux qui peuvent pédaler. Ce genre de modèle pourrait facilement s’appliquer à ce qui nous est nécessaire : des appareils ménagers aux cuisines collectives, des jardins communautaires aux centres de location d’outil pour les rénovations.
Mais ne nous leurrons pas toutefois de simplement dépasser l’efficacité du capitalisme par le travail acharné: les capitalistes ont volé tout ce dont ils se servent pour nous exploiter aujourd’hui, que ce soit les heures de travail non-rémunérées aux employé·e·s (ce qu’ils appellent “leurs” profits) aux terres volées aux Autochtones sur lesquelles elles sont établies. Reprenons notre bien en expropriant les capitalistes à notre tour. Tous les moyens sont bons : la syndicalisation, le sabotage, l’action directe, la construction d’alternatives et l’éducation populaire.
Faisons des entrepôts d’Amazon un grand squat politique pour les gens qui dorment dehors. Transformons les fonderies d’aluminium en centres communautaires ou servons-nous en pour remplacer nos écoles qui tombent en ruine. Changeons les monocultures de soya et de maïs qui nourrissent des porcs pour l’exportation en jardins maraîchers autogérés. Débarassons-nous des usines d’automobiles. La dépendance à l’économie mondiale est enfin affaiblie, flushons la racaille capitaliste avec.
Bibliographie
Austin, David. 2012. Fear of a black nation: race, sex and security in sixties Montreal. Toronto : Between the Lines.