L'extractivisme : un modèle d'exploitation Made in Canada

Il est facile d'observer les rouages de l'impérialisme et du colonialisme dans les relations internationales ; le pillage systématique des richesses du Sud par le Nord. Toutefois, examiner ces relations plus attentivement, et particulièrement en termes économiques, permet de bien comprendre le rôle que joue le Canada dans cette structure.

Qu’est-ce que l'extractivisme ?

L'extractivisme est « fondé sur la surexploitation des ressources en grande partie non renouvelables » et vient avec un arsenal de justifications particulières afin de vendre ses projets.

En gros, « extractivisme » vient d’extraction. On retire des ressources (minérales, pétrolifères, agricoles, animales, sylvicoles, etc.) du milieu naturel, puis on les vend sur les marchés internationaux. Cette doctrine économique est basée sur l'a priori suivant : il faut sortir les matières premières et les exporter le plus vite possible, avec le moins de transformation et de manipulation possible. L’État perçoit en général de maigres redevances alors que les grandes multinationales du secteur minéro-énergétique s'en mettent plein les poches. Le PIB augmente, ce qui sert à faire croire à la population qu'il y a croissance économique et que c'est bon pour tout le monde même si, en réalité, ce modèle crée très peu d'emplois et laisse beaucoup de dévastation derrière lui.

L’extractivisme revient aux notions fondamentales de l’économie de l'offre et de la demande, mais dépend de l’économie financière. En fait, les ressources qu’il se propose d’exploiter ne deviennent intéressantes qu’à partir du moment où les marchés annoncent des prix élevés pour une matière. Évidemment, quand les marchés chutent, les espoirs de développement d’une région ou d’un pays disparaissent aussitôt.

L’extractivisme procède donc à un double processus d’extraction : celui qui consiste à tirer une ressource du sol et celui de l'exportation l’exportation de la ressource en dehors du pays producteur. Le dynamisme de l’économie est alors fondé sur ce duo extraction/exportation. L'extractivisme se borne à identifier ce qui se vend le plus cher sur les marchés internationaux avant de l'extraire et de l'exporter. Ce modèle économique conduit donc en quelque sorte à une re-primarisation des économies, qui deviennent alors très vulnérables face aux fluctuations des marchés mondiaux.

Exit les réflexions sur l’environnement ou sur la répartition des richesses. Selon la dynamique extractiviste, les ressources sont existantes et les acheteurs sont existants. On vend les premières aux seconds le plus rapidement possible et on dégage un profit. C’est la seule équation recevable.

Il est très clair que le Plan Nord s'inscrit dans une telle lignée, mais il faut aussi voir comment le Québec s'est inscrit dans cette logique depuis... toujours. En fait, en 1946, à la suite de la ratification d'un accord par le gouvernement du Québec, « il a été prouvé que le gouvernement recevait des redevances d'environ 11 cents la tonne en comparaison de redevances de 52 cents par tonne demandées par l'État du Minnesota. En comptant toutes les taxes et les gratifications, la population québécoise recevait 30 cents la tonne en comparaison d'environ un 1,25 dollars exigé par l'État du Minnesota1 ». Depuis ce temps, l'importance du secteur minier a été grandement réduite2, mais elle reste très grande en comparaison des États-Unis. D'un côté comme de l'autre, on détruit des territoires, pour réduire temporairement le taux de chômage et donner un stimulant à l'économie.

Il ne faut pas oublier que le Canada est l'un des plus importants joueurs dans le secteur minéro-énergétique mondial. En Amérique latine, la très grande majorité des multinationales minières et pétrolières qui imposent des projets d'exploitation des ressources naturelles aux communautés locales et aux travailleurs et travaillEUSEs, sont canadiennes. Le plus souvent, ces entreprises utilisent la répression pour faire taire les opposantEs à leurs projets, en plus de toutes sortes de manigances pour empêcher la syndicalisation des travailleurs et travailleurEUSEs, pouvant aller jusqu’à faire assassiner les leaders syndicaux qui parlent trop fort.

Comment la mécanique économique fonctionne-t-elle ?

Essentiellement, les États-Unis occupent un rôle névralgique dans les opérations productives mondiales : c'est eux qui conçoivent et élaborent les plans et qui établissent les stratégies de mise en marché. Par exemple, un Ipod coûte 144,40 $ à produire outre-mer et est vendu 299 $3. Ainsi, pour chaque Ipod vendu, l'Amérique ajoute 154,60 $ et les pays étrangers n'ajoutent que 144,40 $. Bref, cela veut dire que les États-Unis, sans rien toucher, génèrent plus de valeur que l'Asie. De cette façon, les pays qui ont une forte quantité de capitaux restent riches et ceux qui en ont peu restent pauvre. De plus, en augmentant l'endettement des ménages américains (par la facilitation de l'accès au crédit), on peut multiplier la demande intérieure et, ainsi, poursuivre la « croissance » économique.

Par ailleurs, au Québec, le développement continu des ressources hydroélectriques (depuis 50 ans !) était jadis promu sous prétexte que l'énergie était une infrastructure nécessaire au développement de l'industrie. Maintenant on utilise la sauce écolo : « L’énergie, c’est la clé du développement durable sur le territoire du Plan Nord4. » Le problème, c'est que le Québec exporte déjà plus de 10 % de l'électricité produite. Dans la perspective extractiviste, c'est l'État qui doit mettre en place les infrastructures dont le secteur privé a besoin pour mener ses projets d'exploitation des ressources (routes, électricité, etc.). Cela signifie que c'est nous qui payons, par le biais des impôts, la mise en place des conditions nécessaires aux projets de ces multinationales, sans même que les populations locales ne soient réellement consultées.

Pourquoi est-ce si mauvais ?

Le principal problème, c'est que les ressources non exploitées se retrouvent essentiellement sur des terres autochtones. Lors de la colonisation initiale, les gouvernements ont tôt fait de signer des ententes avec les autres puissances coloniales. Toutefois, les relations avec les Autochtones n'ont pas été clarifiées sur le territoire « inutilisé ».

Il ne faut pas se cacher non plus que la destruction environnementale est une réponse à un problème économique. Le développement du Nord n'arrive pas sans raison. Le réchauffement climatique faisant fondre les glaces au nord, un passage s'ouvrira entre l'Asie et l'Europe, coupant 5 000 km à la route actuelle des marchandises5. Si le Canada réussi à prouver que les eaux lui appartiennent, il aura droit à des redevances, comme le fait présentement le Panama avec le canal du même nom. De plus, de nombreuses autres industries comprennent l'importance des enjeux. Par exemple, l'industrie forestière prévoit de nouvelles zones de coupes plus au nord, puisque les arbres pourront y grandir jusqu'à une taille rentable. Aussi, l'industrie pétrolière vise à rejoindre Prince-George par le biais du Northern Gateway Pipeline, essentiellement pour exporter le pétrole vers l'Asie.

Mais quels sont les objectifs de toutes ces stratégies ? Officiellement, de prévenir le chômage et de continuer la croissance économique. Officieusement, de répondre aux puissants lobbys des compagnies minières, pétrolières et forestières qui veulent à tout prix s'accaparer « nos » ressources.

Toutefois, l'économie ne concerne pas uniquement la production des richesses, mais aussi et surtout leur distribution. On donne encore plus de pouvoir aux entreprises gaspilleuses, coloniales et destructrices de l'environnement, sous prétexte qu'elles « développeront » les régions et créeront de l'emploi, alors que l'histoire nous démontre clairement que ces profiteurs n'ont jamais partagé leurs profits équitablement, qu'ils ont rendu les régions dépendantes et ont trop souvent laissé derrière eux misère et destruction. Il faut donc empêcher la poursuite de tous ces projets coloniaux, parce que non seulement ils ne nous donneront que des miettes, mais surtout, notre richesse ne peut naître que d'une relation harmonieuse avec les êtres humains et l'environnement, dans une perspective à long terme, et d'une prise en charge collective.

« Les ressources naturelles »

Est-ce qu'un jour « il n'y aura plus de pétrole » ? La réponse est simplement non. Il y a toutes sortes de sources secondaires de pétrole qui ne sont pas comptabilisées dans les réserves, pour la simple et bonne raison qu'elles sont beaucoup plus dispendieuses à extraire que les prix du marché. Par exemple, la production et l'exportation des sables bitumineux ou l'exploitation des gaz de schiste ne se font que lorsque les prix du pétrole sont très élevés6. Ainsi, plus les prix des ressources naturelles continueront d'augmenter, plus de nouvelles méthodes d'extraction pourront être utilisées. De plus, l'augmentation drastique de la demande provenant de l'épuisement des formes conventionnelles d'extraction d'un minerai permet d'augmenter la marge de profits des capitalistes. Le paradoxe réside dans le fait que plus la ressource est rare, plus le prix monte ; plus il monte, plus on veut l'exploiter. Ainsi, selon la logique capitaliste extractiviste, plus on approche de la fin des ressources, plus on accélère le processus d'exploitation de celles-ci. Même si cela semble fou, en fait, les multinationales pétrolières en sont actuellement à exploiter le plus vite possible les sources conventionnelles de pétrole, afin de pouvoir épuiser les stock se trouvant principalement dans des pays du Sud. Ainsi, elles pourront passer à l'exploitation de sources non conventionnelles, comme les sables bitumineux et les gaz de schiste, afin d'augmenter leur contrôle sur les sources énergétiques mondiales et leur marge de profits, grâce à la rareté.





Notes :
1 Michael D. Behiels, Prelude to Quebec's Quiet Revolution : Liberalism versus Neo- Nationalism, cité par Alain Gagnon dans Québec, au-delà de la révolution tranquille.
2 Voir, pour la période 1960-1990, Simon Langlois, Recent Social Trend in Quebec, 1960-1990, chapitre 4, secteur d'activités et pour la période 1990-2013, http://bit.ly/11YR01E, ou encore http://bit.ly/16o3ZIV
3 Exemple tiré de http://bit.ly/10p13YC
4 http://bit.ly/10aiLAf, p 53.
5 http://bit.ly/113q7XG (à la toute fin)
6 http://bit.ly/YZGlw3






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Abécédaire anticapitaliste

Après CISM pendant plus d'un an, le comité agitprop de la CLAC sévit maintenant sur les ondes de CKUT à l'Émission Off The Hour un vendredi par mois. La chronique est basée sur la formule d'un abécédaire: une lettre, un mot, une tirade. Ça ne se passe pas dans l'ordre alphabétique, mais selon l'actualité. D comme dénoncer, C comme crosse ou crosseurs. Bonne écoute!



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